Une vie d’offrande supportée par trois clous: article
CATHERINE DE SAINT-AUGUSTIN (1632-1668) : Une vie d’offrande supportée par trois clous

Catherine de Saint-Augustin, auteur et date inconnus.
Les chemins empruntés par Dieu pour rejoindre les cœurs sont aussi variés qu’étonnants. Dieu s’adapte à chacun de nous, Il se rend intelligible à travers nos différentes sensibilités spirituelles, terre meuble qu’Il travaille pour porter un fruit unique et fécond. La vie de Catherine de Saint-Augustin est marquée d’une grâce de Dieu toute spéciale qui, en imprimant dans son cœur un profond désir de souffrir pour les autres en union avec la volonté divine, a permis qu’elle soit un témoin lumineux de l’Amour crucifié.
Marie-Catherine de Saint-Augustin
Catherine Symon de Longpré, née le 3 mai 1632 en Normandie, ressentit très tôt un appel : unir sa vie à la volonté de Dieu. Entrée chez les Hospitalières de Bayeux à douze ans et demi, Dieu ne tarda pas à déposer sur son front l’onction de la vocation missionnaire[1]. Catherine sentit un élan profond à donner sa vie tout entière par amour pour les âmes du Canada, sans pour autant qu’elle ne sache encore ce qui l’y attendait. Cet appel la mena ainsi par-delà l’océan en 1648, à l’âge de seize ans à peine, jusqu’en Nouvelle-France où elle allait dédier les vingt autres années de sa vie au soin des corps et des âmes.
Une croix et trois clous...
Sœur Catherine avait toujours eu une santé fragile à laquelle s’ajoutait un travail assidu auprès des malades de l’Hôtel-Dieu de Québec. On avait souvent craint qu’elle ne soit emportée par la maladie. La supérieure du monastère de Bayeux d’où Catherine était professe lui avait suggéré à quelques reprises de rentrer en France reprendre des forces dans un climat plus adapté, d’autant plus que sa présence et ses nombreuses qualités leur seraient très agréables. Dans une lettre datée de 1664, Catherine écrit qu’elle ne pouvait quitter, puisqu’elle était clouée à la Croix du Canada par trois clous : 1) La volonté de Dieu ; 2) Le salut des âmes ; 3) Sa vocation en ce pays et le vœu qu’elle avait fait d’y mourir[2].
Trois clous…cette analogie a de quoi surprendre. Comment en est-elle venue à utiliser trois clous comme image pour parler de sa mission au Canada et sur terre ? Se demander quels sont ces clous qu’elle évoque et de quelle manière sont-ils présents au long de sa vie, c’est entrer avec Catherine dans le chemin d’une vie d’offrande puisant sa source au mystère de la Croix.
Les trois clous de la Croix du Canada
La volonté de Dieu
Catherine portait en elle un désir profond et irrésistible de faire la volonté de Dieu et de ne vouloir autre chose que l’accomplissement de sa sainte volonté en elle[3], désir présent déjà dès les premières années de sa vie. Dans la maison des grands-parents maternels où Catherine grandit, un hôpital avait été aménagé, accueillant pauvres et malades auxquels des prêtres rendaient fréquemment visite. L’enfant ne cessait de demander à sa grand-mère, puis aux prêtres, comment faire la volonté de Dieu. La souffrance endurée avec patience, tout comme certains malades le faisaient, s’imposa très tôt dans la conscience de la petite Catherine, qui avait à peine trois ans et demi, comme une manière privilégiée de faire plaisir à Dieu. Ce rapport étroit à la souffrance, se transformant progressivement en oblation d’amour pour le salut des pécheurs, allait devenir un thème récurrent et inspirer toute sa vie.
La spiritualité de Catherine, depuis le premier éveil de l’enfance, évolua jusqu’à la mener aux portes du couvent de Bayeux à douze ans et demi. Elle reconnaît alors dans la supérieure qui l’accueille la dame en blanc d’un rêve, dans lequel elle l’avait sauvée d’un agresseur à une époque où son âme se balançait entre l’appel de la vie religieuse et de la vie mondaine. Cette vision lui confirme que la vocation religieuse est en union avec ce que Dieu veut pour elle. Plus tard, lorsqu’elle sent l’appel de la mission au Canada, puis éventuellement que s’amorce vers la fin de sa vie une période d’épreuves douloureuses et de combat contre les tentations, encore, Catherine garde comme boussole de sa vie la volonté de Dieu qui est son plus grand bien[4].
Alors même qu’à certains moments elle se croit indigne de Lui et perdue, elle accepte volontiers l’Enfer si tel est Son désir en disant : « Mon Dieu, je vous aimerai dans l’enfer, malgré l’enfer même, et mon amour pour vous sera plus fort que ne sera la haine de tous les démons contre vous[5] ». Si elle accepte d’être condamnée, elle refuse cependant catégoriquement d’être dans un état de révolte contre Dieu et de haine contre son prochain, qui sont le principe même de l’Enfer. Elle veut aimer Dieu et aimer son prochain[6].
Pour Catherine, faire la volonté de Dieu, c’est s’abandonner entièrement à Lui, en renonçant aux chemins de facilité, aux tentations, à son propre intérêt ; c’est mourir sans cesse à elle-même pour renaître par Lui, avec Lui, en Lui. Et les croix quotidiennes qu’elle endure, elle en est contente « pourvu que Dieu le soit[7] ».
Le salut des âmes
Le second clou retenant Catherine au Nouveau-Monde peut se comprendre à la fois à la lumière de sa mission d’hospitalière, elle qui soignait les corps malades de l’Hôtel-Dieu de Québec, et de sa mission spirituelle, soigner les âmes. Enfant, elle avait souhaité expérimenter des souffrances pour plaire à Dieu; en cheminant au cours de sa vie, elle se sentit progressivement appelée non plus à subir simplement les souffrances qui s’imposaient à elle mais plutôt à les transformer en acte de foi, en prière vivante lui permettant de s’unir plus intimement à Jésus, tout amour, ayant souffert lui-même sur la croix. Catherine nous apprend ainsi que la souffrance peut fleurir et devenir lumière lorsqu’elle est offerte en communion à Dieu qui nous aime. Or, ces prières, elle les offrit non pas pour elle-même et son propre salut, mais pour celui des autres. Plus encore, elle voulut endosser les souffrances des autres et les faire siennes.
Durant les dernières années de sa vie, elle ressentit un élan à participer à la rédemption des âmes du purgatoire : « J’ai tiré […] de là […] l’impétueux élan d’être utile aux âmes ; il me semble vraiment que pour en délivrer une seule de ces tortures, j’endurerais mille morts de très bon cœur[8] ». Elle se fit alors victime pour les autres dans son cœur et dans son âme, partageant d’une certaine manière la condition du Christ sur la Croix, en offrant ses souffrances pour l’humanité dans un abandon de pur amour : « […] Catherine s’était livrée, par compassion, pour les pécheurs, ne gardant rien pour elle-même des dons que Dieu pourrait lui faire[9] ».
Ce don d’elle-même pour son prochain, animant profondément sa vie spirituelle, trouve une continuité dans sa vie corporelle; à travers sa charité exemplaire, son dévouement au soin des malades, les fonctions et devoirs qu’elle remplissait (économe, maîtresse des novices, directrice de l’hôpital), les privations, les maladies et les fatigues physiques qu’elle dissimulait derrière un caractère bon, obéissant, souriant, ainsi que ses prières ardentes pour que chaque malade soigné à l’Hôtel-Dieu puisse rencontrer Dieu et recevoir Sa grâce avant de mourir.
Sa vocation au Canada
Nous pourrions voir la vie de Catherine de Saint-Augustin en plusieurs étapes la menant du désir précoce de Dieu jusqu’au don complet d’elle-même, répondant chacune à une seule grande vocation : faire la volonté de Dieu[10]. Sa vocation missionnaire en Nouvelle-France s’intègre ainsi en réponse à cette ultime recherche d’union avec Dieu. Cet appel à la mission, la jeune Catherine l’embrasse de tout son cœur, étant animée d’un désir de souffrir et d’entreprendre tout ce qu’elle pourrait pour le salut des âmes qui vivaient en ce pays[11].
Lorsqu’elle évoque les trois clous qui la rattachent à la croix du Canada, elle ajoute que même si toutes les religieuses retournaient en France, pourvu qu’il lui soit permis, elle demeurerait au Canada pour y consommer sa vie au service des Amérindiens et des malades du pays[12]. Au plus fort des attaques iroquoises de 1660, lorsqu’il fallut évacuer le monastère chaque soir tandis que quelques soldats montaient la garde devant la palissade de bois qui délimitait le cloître, Catherine resta souvent avec deux ou trois autres religieuses pour prendre soin des malades, préférant que, s’il fallut mourir, ce soit elle qui en payât le prix plutôt que ses sœurs[13].
Malgré tout, l’épreuve de l’arrachement au sol natal lui faisait éprouver la tentation de vouloir tout abandonner et renter en France. Elle lutta durant de nombreuses années contre elle, faisant vœu de perpétuelle stabilité en ce pays en 1654 afin d’affermir sa persévérance[14]. Catherine choisissait ainsi de renoncer à elle-même pour permettre aux habitants de ce pays de faire la rencontre de l’amour de Dieu. L’image du clou est sans doute particulièrement adaptée à la vocation religieuse au Canada au temps de Catherine. La vie rude sur ce nouveau continent, si loin de la France maternelle, dans une petite ville encore entourée de grandes forêts à perte de vue est une vocation en soi, une épreuve certainement, qui semble toute désignée à inciter la jeune hospitalière à la voie du don de soi : « Pour bien goûter la vocation du Canada, il faut de toute nécessité mourir à tout et renoncer absolument à se chercher soi-même ; mais c’est un lieu où les âmes peuvent grandir rapidement dans la fidélité à ce que Dieu demande d’elles, un noviciat pour la sainteté, plus efficace qu’aucun monastère de France[15]. »
Ces trois clous peuvent être une invitation pour nous à suivre Catherine sur les pas du Christ, à entrer avec elle dans ce chemin d’abandon à l’Amour infini de Dieu qui comble l’âme plus que tout. Une invitation à nous pencher sur notre propre relation au Ciel et aux autres ainsi qu’à œuvrer au bonheur et au salut de nos frères et sœurs. Dieu a semé un don de vie dans le cœur de chacun de ses enfants et si Catherine se sentait appelée à vivre cette communion au moyen de la souffrance offerte, il demeure une voie différente pour chacun de nous par laquelle Il nous invite à aimer.
Croix d’amour
Au-delà d’une image pour témoigner des trois facettes de la mission de Catherine de Saint-Augustin sur terre, les trois clous suggèrent une analogie plus profonde encore ; celle d’une vie semblant avoir été placée tout entière sous le symbole de la Croix, à commencer par sa naissance, le 3 mai, jour de la fête de l’Invention de la Sainte-Croix. Ce même jour en 1644, durant un moment d’oraison, elle eut la vision d’une grande croix sur laquelle on l’attachait. Le 3 mai 1667, elle vit encore une croix qui s’élevait jusqu’au ciel et à laquelle elle avait envie de tout offrir : « Il me sembla qu’il n’était pas juste, qu’étant née le jour de la Sainte-Croix, je vive et meure autrement que crucifiée ; j’en ressentis de très grands et puissants désirs […][16] ».
À travers le sacrifice de sa vie, l’offrande de ses souffrances pour les autres et plus encore son désir de se charger elle-même des souffrances qu’éprouvent ceux qui rejettent Dieu, elle vécut une sorte de chemin de croix personnel[17]. Et pourtant, cette croix qu’elle était invitée à porter n’était pas la sienne, mais bien celle du Christ qui avait souffert pour les péchés des autres et lui partageait sa croix. Une voix intérieure lui disait : « Toute âme qui aime la croix est ma sœur, mon épouse, ma bien-aimée et la compagne de ma croix…Sache aussi que, souffrant pour les pécheurs, tu me fais aussi un grand plaisir[18] ».
Ces trois clous peuvent ainsi, au-delà des trois aspects de sa mission sur terre, être compris comme le lien particulier qui unit Catherine au mystère de la Croix, symbole de sa propre crucifixion spirituelle, martyr d’amour, à la lumière duquel se comprend tout ce qu’elle donna d’elle-même pour le bien des autres en union avec le sacrifice de Jésus.
Trois clous sur un blason familial…
Si l’image des trois clous de Catherine de Saint-Augustin rappelle spontanément les trois clous ayant servi à crucifier notre Seigneur, peut-être existe-t-il une autre raison qui aurait poussé Catherine à l’employer ? Il est possible de croire qu’elle portait cette image dans son imaginaire depuis longtemps déjà…

Blason identique à celui de Jacques Symon, sieur de Longpré, père de Catherine de Saint-Augustin. Source de l’image: BnF/Gallica
En effet, le blason de Jacques Symon, sieur de Longpré, père de Catherine, représentait justement trois pics d’or sur un fond bleu azur, trois pics d’or ressemblant à des clous… Comment imaginer que la petite Catherine n’avait pas déjà côtoyé ce blason dans son environnement quotidien du temps de son enfance ? Nous pourrions croire qu’elle aurait ainsi spontanément pu prendre cette image familière en parlant des trois facettes de la mission qui la retenait au Canada, en soulignant par le symbole de la filiation paternelle le devoir d’une mission donnée par Dieu le Père ; Père qui est aussi Trinité.
Marie-Catherine et la Vierge Marie
L’observation attentionnée de ce blason nous invite à aller plus loin. Le fond d’azur, émail pourtant classique de l’héraldique, semble prendre à la lumière de la spiritualité mariale de Catherine une symbolique plus personnelle. Catherine avait en effet beaucoup de tendresse pour la Vierge Marie, dont elle ajouta le nom au sien et à laquelle elle fit deux consécrations, à 10 ans puis à 16 ans[19]. Prenant la Vierge comme modèle, elle lui demandait avis plus simplement, avec plus de franchise et de tendresse qu’elle ne l’aurait fait avec sa propre mère : « et il me semblait qu’elle me traitait avec des caresses et des amours de mère[20]. »
Eu égard à cette dévotion, comment résister à la tentation d’associer le bleu de ce blason à l’azur de la Vierge, à laquelle Catherine était si intimement liée...et que dire de ce croissant de lune trônant en son centre, traditionnellement lié à l’orient, mais semblant ici encore insister sur l’idée d’une intimité avec Catherine par un clin d’œil à la Vierge Marie de l’Apocalypse (12 :1) : « vêtue de soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles »[21].
En conclusion
Trois clous…comme trois dons de Dieu dans la vie de Catherine, trois couleurs de sa grande vocation. Comme si son blason familial lui-même la prédestinait déjà par un lien filial spirituel à cette mission qui la mena très jeune sur les berges d’une Nouvelle-France à construire…et surtout à aimer. Aimer d’une manière particulière, puisqu’étant animée d’un amour si entier pour Dieu et son prochain, Catherine ne pouvait qu’aspirer à être unie à la Passion du Christ. Elle le fit en donnant tout ce qu’elle était pour le bien de son prochain, en s’offrant en victime d’amour pour le salut des âmes de son pays d’adoption, en se dévouant entièrement aux soins corporels et spirituels des malades, portant en secret une vie intérieure chargée à la fois de souffrances et de grâces magnifiques.
Trois clous enfin comme autant de liens qui l’unissent au sacrifice douloureux du Christ sur la Croix, clous triomphants cependant puisqu’ils sont don d’amour. Ils la porteront par la Grâce à travers l’épreuve, abnégation consentie, entière et persévérante, pour qu’à travers cette offrande de sa vie à Dieu, d’autres puissent aussi s’approcher de Lui.
Maëlle Bernard
Adjointe à la direction
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Notes de fin
[1] Gaëtan Baillargeon, Marie-Catherine de Saint-Augustin. Une vie offerte pour la Nouvelle-France. Médiaspaul, 2023, p. 29.
[2] Paul Ragueneau, La vie de la Mère Catherine de Saint Augustin, Paris, Florentin Lambert, 1671, p. 48.
[3] Ibid., p. 47.
[4] Dom Guy Marie Oury, L’itinéraire mystique de Catherine de Saint-Augustin. C.L.D., 1985, p. 157.
[5] Ragueneau, op. cit., p. 58.
[6] Oury, op. cit., p. 129-130.
[7] Ibid., p. 117.
[8] Ibid., p. 132.
[9] Ibid., p. 122.
[10] Ghislaine Boucher, Dieu et Satan dans la vie de Catherine de Saint-Augustin, 1632-1668, Bellarmin-Desclée, 1979.
[11] Ragueneau, op. cit., p. 35.
[12] Ibid., p. 48.
[13] Ibid., p. 49.
[14] Oury, op. cit., p. 101.
[15] Ibid., p. 99.
[16] Ragueneau, op. cit., p. 163.
[17] Oury, op. cit., p. 200.
[18] Baillargeon, op. cit., p. 40.
[19] Ragueneau, op. cit., p. 28 et p. 34
[20] Ibid., p. 24.
[21] Michel Mauguin, Origine des blasons et de l’art héraldique, 2011, p. 16, en ligne : https://www.patrimoine-iroise.fr/iroise-patrimoine/herald/Origine-des-blasons.pdf
Références
Baillargeon, Gaëtan. Marie-Catherine de Saint-Augustin. Une vie offerte pour la Nouvelle-France. Médiaspaul, 2023.
Boucher, Ghislaine. Dieu et Satan dans la vie de Catherine de Saint-Augustin, 1632-1668. Bellarmin-Desclée, 1979.
Mauguin, Michel. Origine des blasons et de l’art héraldique, 2011, en ligne : https://www.patrimoine-iroise.fr/iroise-patrimoine/herald/Origine-des-blasons.pdf
Oury, Dom Guy Marie. L’itinéraire mystique de Catherine de Saint-Augustin. C.L.D., 1985
Ragueneau, Paul. La vie de la Mère Catherine de Saint Augustin. Florentin Lambert, 1671.
Images
D’Ozier, Charles-René. Volumes reliés du Cabinet des titres : recherches de noblesse, armoriaux, preuves, histoires généalogiques. Armorial général de France, dressé, en vertu de l'édit de 1696, par Charles D’Hozier. (1697-1709). XX Normandie, Caen. 1701-1800, BnF, cote : Français 31777-33264, [Numérisation disponible en ligne], URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1105936/f34.item